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Parle théâtre, plurilinguisme, féminisme, schizophrénie et chat. Je bricole des mots, des fois ça fait des phrases, souvent c'est bizarre. [iel/they]

Comme tout bon prof qui se respecte, je suis malade dès la fin du dernier cours. C’est…

Catégories Société, Story
Comme tout bon prof qui se respecte, je suis malade dès la fin du dernier cours. C’est donc le moment de vous faire le (long) thread promis il y a quelques temps sur : être prof et schizophrène.
C’est parti !
L’année dernière, via l’école doctorale, j’ai suivi une formation sur l’enseignement. C’était plutôt cool, pendant une séance on nous expliquait qu’il fallait faire attention à la surcharge cognitive imposée aux étudiant·es. Mais qui pense à celle des profs ?
Surcharge cognitive = demander trop de choses, trop de devoirs, changements de consignes tout le temps, mauvaises conditions de vie / de cours. Bref, ne pas charger la mule jusqu’à ce que mort s’en suive. Logique. Mais quid des profs ?
Profs à qui on demande de plus en plus avec de moins en moins de moyens et de temps. Qui doivent gérer de plus en plus d’élèves. Faire de l’administratif (parce que les administratifs aussi en ont ras la gueule). Être présent pour chacun·e.
Si à l’université, publier, communiquer, bien présenter, vulgariser, s’impliquer dans la vie civile. Tout ça tout ça. On a déjà une bonne surcharge sur le dos des profs. Dans mon cas, la schizophrénie en rajoute ENCORE une couche.
Faire cours avec des hallucinations, c’est dur, très dur. Une fois, j’ai fait cours en regardant mon sang dégouliner du plafond (je leur ai fait faire un truc de groupe comme ça iels étaient placées différemment dans la salle et ça les touchait pas).
Une autre fois, des ombres se déplaçaient entre eux, si je bougeais trop vite, difficile de savoir si un étudiant avait levé la main ou si c’était une ombre. Il arrive aussi qu’elles parlent plus fort que les élèves. J’ai aussi passé deux heures à voir les murs se fissurer.
Pendant ce temps, je donne mon cours, l’air de rien. Rester calme. Si ça existe, paniquer fera paniquer les étudiant·es et ça sera ingérable. Si ça n’existe pas, alors rien ne sert de faire paniquer les étudiant·es.
J’ai appris à gérer mes hallus avec les années. Mais c’est pas la même de gérer mes hallus seul chez moi ou même dans la rue, qu’avec un groupe à gérer et à qui je dois enseigner. Inutile de vous dire que ça bouffe une énergie incommensurable.
Mon cerveau est constamment en train de trier la totalité des perceptions. Qd bien même tu sais que le monstre qui bouffe le mur n’existe pas c’est perturbant et dérangeant. Et moi pendant ce temps-là j’explique que la codification de l’art n’empêche pas une forme d’émancipation.
Je vis dans un grand écart constant entre ma réalité et celle des étudiant·es. Niveau surcharge cognitive, on est pas mal. Mais ça ne s’arrête pas là… Comme nombre de mes collègues prof/doctorant·es, je travaille main dans la main avec mon syndrome de l’imposteur.
Si jamais tu ne sais pas ce qu’est le syndrome de l’imposteur, une chouette vidéo ici : t.co/v8hB768qBH Grosso merdo, c’est la sensation qu’on n’est pas compétent pour le poste qu’on a et que tout le monde se trompe en nous le donnant.
C’est très fréquent chez les doctorant·es, et avec ma confiance en moi dans le rouge, je ne fais pas exception. La petite différence, c’est que la schizophrénie trouve qu’un sentiment est bien plus simple à gérer s’il prend une forme physique.
D’où les hallus et compagnie. Mon syndrome de l’imposteur a une forme bien précise (d’ailleurs la plupart de mes hallus correspondent à un truc précis, on y revient un autre jour). La plupart du temps, j’entends des gens hurler et tambouriner sur les murs.
Des gens littéralement prêts à entrer dans la pièce pour me traîner par les cheveux jusqu’au bûcher. (quel sens de la mesure voyons ?) Je vous laisse imaginer comment c’est sympa comme ambiance pour faire cours. t.co/FvBfGbbm47
On admirera aussi la logique : je flippe de me planter => syndrome de l’imposteur => foule en colère => + de chance de se planter => + de foule en colère => + de chance de se planter => + de foule en colère => BON ON VA FAIRE UNE TITE PAUSE OK ??
[Si jamais des profs ont envie de me dire que ça leur ait arrivé aussi de faire une pause en cours pour aller se planquer aux chiottes verser trois larmes, ou faire une crise d’angoisse, ou juste tenter de reprendre ses esprits, faut pas vous priver <3]
En fait mon cerveau est un foutu serpent qui se mord la queue. Et si vous pensez qu’on a suffisamment chargé la bête pour aujourd’hui… et bien non ! il en reste encore un peu ! Mais juste une précision pour ce qui suit :
Il s’agit d’une pensée délirante. Je SAIS qu’elle est délirante. Ce n’est pas suffisant pour la déloger. Je vais vous demander de ne pas essayer de me raisonner. Du tout. Je connais déjà tous les arguments pour la démonter. Ça ne marche pas.
Parce que comme toute pensée délirante, elle fonctionne en circuit fermé. Là je suis lucide, j’ai de la fièvre certes, mais je suis tranquille chez moi, sa capacité de nuisance est à son minimum. Ça n’empêche qu’on repartira elle et moi pour un tour dès janvier.
Essayer de me prouver par A + B qu’elle est délirante ne changera rien. De 1 parce que je le sais, de 2 parce que vous allez juste me faire mal en appuyant sur le fait que malgré tous les arguments et la force que je peux y mettre, je ne peux toujours pas la vaincre.
Voici donc : je vais en cours avec la certitude que mes étudiant·es veulent me tuer. Plus précisément ça se formule ainsi « un jour iels vont comprendre qu’iels sont 40 et que je suis tout seul et je vais mourir ».
Je me sens en danger, affreusement vulnérable d’être là tout seul face à cette mini foule à qui je suis sensé apprendre des choses. On me voit beaucoup trop. Et dans ma tête, être vu = être en danger. (merci le harcèlement scolaire pour cet apprentissage de la vie <3 )
Cette sensation de danger elle est vraiment douloureuse, elle me fait perdre mes moyens. Elle nourrit le syndrome de l’imposteur et les hallus. Je me retrouve à entendre mes étudiant·es penser des choses ignobles et bien violents.
(mon cerveau = best réalisateur de films d’horreur) Bref j’y vais la boule au ventre en luttant face à cette pensée. J’arrive à l’atténuer au fur et à mesure que je connais mes élèves et prends mon rythme. Mais ça reste.
Elle reste en sourdine, mais elle est là. Mes débuts de cours sont en général un peu brouillon à cause de ça, et je peux avoir tendance à éviter le regard des étudiant·es. Au final, ça se gère, mais c’est épuisant. Et je vais pas en cours serein.
Ça m’empêche pas après d’être content d’une séance, de son déroulé, de comment j’ai mené le truc, ou de ce que les étudiant·es ont proposé, et d’apprécier mon travail sur le moment. Mais cette angoisse de début, elle ne disparaît pas.
J’essaie de me faire à l’idée qu’elle partira peut-être jamais, que je pourrais jamais déloger cette idée délirante de ma tête. J’espère au moins réussir à la garder sous contrôle (parce qu’elle est renforcée si je suis angoissé, bien entendu).
Et peut-être qu’avec le temps, elle restera de plus en plus en sourdine. Mais comme ça témoigne de ma peur des groupes, pas sûr. (au passage, les étudiant·es ne sont pas en danger, au pire je vais juste finir par m’enfuir en courant pour pleurer dans un coin)
Enfin dernier point, avec tout ça, je suis hyper sensible au son. Alors le plus dur à gérer pour moi, restent les bavardages. Pas au sens, je sais pas comment le gérer dans ma salle. Juste que ça me fait physiquement mal.
Genre comme quand t’as un bouton dans le creux de l’oreille et que tu grattes dessus par inadvertance. Bah ça me fait ça. Les bavardages me font mal. Ça me fait perdre mon fil (oui parce que j’entends le détail des conversations !) et si
l’idée vue précédemment est en position de force, je vous laisse imaginer le combo 😮
Après, y d’autres trucs aussi… genre gérer les blocus, comme je vous en parlais un peu ici : t.co/xlyah72F18
mais ça vous donne déjà un ordre d’idée, je vais pas faire tous les détails…. Au final, le plus dur, c’est sans doute de pas pouvoir parler de ça avec des collègues.
Quand bien même j’en trouverais prêts à m’écouter, combien sauront vraiment m’aider ? Prof et schizophrène, c’est donc beaucoup de solitude. (bon en fait la schizophrénie tout court c’est beaucoup de solitude).
Du coup pour compenser, dès que j’ai une question de pure pédagogie ou gestion de groupe, vous n’imaginez pas comment je me jette sur mes collègues ! « chouette un problème pour lequel mes supers collègues vont pouvoir m’aider ! »
Ce qui me frustre le + dans cette histoire, c’est peut-être – mes difficultés que le fait qu’il n’y ait RIEN pour m’aider à les gérer. Ça donne vraiment la sensation qu’il n’est pas prévu que quelqu’un comme moi arrive là. Si je veux de l’aide, c’est à moi tout seul de trouver.
Fin du thread. Du love sur vos faces. Si t’es un prof NA ou schizophrène aussi, hésite pas à partager ton témoignage si tu as envie (qu’on soit seul ensemble <3)
Et poke @SOSPsychophobie et @untrucdemalades si jamais par chez vous certain·es se sentent seul·es avec ça aussi <3

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