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[⚔️ UN THREAD DONT VOUS ÊTES LE HÉROS ⚔️] Voici que commence votre premier thread interactif d’aventures…

[⚔️ UN THREAD DONT VOUS ÊTES LE HÉROS ⚔️]

Voici que commence votre premier thread interactif d’aventures à Pangar

Le principe : toutes les heures ou presque, un vote vous permet de prendre la prochaine décision

Selon celle-ci, la suite est écrite en improvisation et tweetée

Soyez vigilants, et vous vivrez

Manquez de clairvoyance, et vous périrez, vous et tous ceux qui vous accompagnent~~

Les enjeux sont élevés, et l’univers des marécages… impitoyable

Bienvenue dans le duché de Nevarda, sergent !

Alors, sans plus attendre…

JOUEZ ! 🎲

«J’peux pas dire que je vous envie.

— J’peux pas dire que vous devriez.»

La sentinelle vous tend votre ordre de mission froissé – son visage l’est plus encore.

Les portes de la garnison s’ouvrent en grinçant.

«Revenez-nous sains et saufs, dit-il.

— Je promets rien.»

L’ambiance pesante ne s’allège pas en une heure de marche dans les bois boueux.

Le mage qui vous accompagne, un homme sec d’une trentaine d’années, cheveux noirs tirés en un catogan, parle le premier :

«À dire vrai, je ne sais même pas où on va.»

Vous lui lancez un regard en biais.

«C’est normal : l’endroit n’a pas de nom.»

De ce que vous avez compris, le sien est Lothar de machin-chose. Vous vous dites que Lothar suffira.

«Vous me faites la présentation ? reprend le jeteur de sort. Je ne connais personne.»

Vous soupirez et lui demandez d’un regard si toutes ces simagrées sont vraiment nécessaires, mais il semble déterminé à en apprendre plus sur l’escouade qu’il assiste de ses talents.

Vos yeux sont attirés par un scintillement sous l’ample manteau dont il est revêtu.

Une cotte de maille… ?

Peut-être Lothar est-il moins paumé que la plupart des mages.

Peut-être vaut-il la peine de briser la glace.

«Très bien, maugréez-vous, je vous fais la causette. Retenez bien, parce que je répèterai pas.»

Vous désignez le groupe du menton.

«Les deux zigotos sont mes caporaux. Celle avec un air mauvais et des yeux verts s’appelle Danns ; celui avec un air encore plus mauvais et une balafre sur le menton, c’est Pélisson. Pour moi, c’est Pelle ; pour vous, c’est quand même Pélisson.»

Lothar opine du chef.

«Derrière, reprenez-vous, y a nos archers, Constant et Sylett. Celui à qui il manque un doigt, c’est Sylett. Celui qui mâchonne de la savernome, c’est Constant.

Enfin, on a les deux qui ferment la marche, Jainthier et Ernst, le petit nouveau qui remplace Falken.»

Une inflexion secoue le sourcil de Lothar :

«Qu’est-il arrivé à Falken ?

— Il a pris sa retraite sous les eaux.

— Je suis navré.»

Vous haussez les épaules.

«Par ici, se faire traîner dans une tourbière par une saloperie tient plus de la mort naturelle que de l’accident.»

Le mage respecte un moment de silence avant de poursuivre :

«J’espère que nous saurons nous entendre.

— Vous attachez pas trop vite.»

Vous lui adressez un regard lourd de sous-entendus.

«Quand on envoie huit hommes en sauver quarante, c’est jamais bon signe. On a perdu un

lieutenant tout beau tout neuf sur la frontière, et sa section avec. Il était censé surveiller une recrudescence d’activités alnorriennes dans la zone, mais quelque chose a mal tourné. Il va falloir s’attendre à tout – c’est-à-dire au pire.

— C’est pour ça que je suis là.»

Lothar vous réchauffe d’un sourire confiant qui vous amuserait presque.

«Tâchez de pas vous faire zigouiller, répondez-vous. Ça sera déjà pas mal.»

Il se costume d’une grimace guerrière plus ou moins crédible ; l’escouade replonge dans le silence.

Quelques heures de cheminement plus tard, le jour descend entre les branches qui forment une voûte torturée au-dessus de vos têtes.

Les dernières lueurs des soleils jumeaux se déchirent au sol tandis que vos hommes établissent un bivouac pour la nuit.

La dernière position connue du lieutenant disparu et de sa section se trouve à environ vingt kilomètres de là où vous êtes, mais il faut compter les marais qui ralentiront votre progression à une lutte de chaque pas.

Vous et vos caporaux étudiez la carte des environs.

«C’est pas compliqué, mâchonne Pelle. On a deux choix : soit on fait le grand détour jusqu’aux passerelles en espérant qu’elles soient encore là, soit on trace droit dans les tourbières.

— Même si les passerelles sont encore en place, le détour va bien nous prendre cinq heures,

remarque Danns, bouche pincée.

— Et alors ? T’es pressée de lécher les galons du lieutenant ?

— C’est un sauvetage, ou une balade champêtre ?»

Les deux caporaux se toisent en chiens de faïence. Pélisson finit par décrocher :

«Si on trace droit, y’a moy’ que ce soit nous qu’y

faille secourir à notre tour. Sauf vot’respect, sergent, c’est une idée de merde.

— On gagne quatre heures à traverser, rétorque Danns. C’que Pépelle dit pas, c’est qu’il a peur de pourrir ses bottes qu’il vient d’acheter avec sa dernière solde.»

Pélisson lui montre son poing.

Vous ignorez quelle est la situation du lieutenant et de ses hommes.

D’un côté, gagner quatre heures sur le trajet pourrait tout changer s’ils sont actuellement en difficulté.

De l’autre, se mettre en danger avant même d’arriver sur les lieux serait stupide. Que faire ?

Aucune perspective ne vous enchante vraiment, à tel point que celle de demander son avis à Lothar vous vient même à l’esprit.

Vous décidez néanmoins de ne pas le mêler au conciliabule pour ne pas ébrécher le moral de vos hommes.

«On fait le tour.»

Pélisson se confectionne ce petit sourire supérieur qui sait si bien aimanter les beignes de Danns. Celle-ci réplique d’une moue et sème dans son sillage :

«J’espère que tu troueras tes bottes sur un clou rouillé.»

Pélisson et vous échangez une expression fataliste.

La nuit se passe sans autre incident qu’un ou deux hululements propres à faire frissonner les instincts primitifs.

Vous vous persuadez qu’il ne s’agit que de quelque chouette – au pire, d’une buse affamée.

Votre quart de guet est un terreau fertile pour l’imagination.

Au lendemain, vous suivez les pistes balisées pendant plusieurs heures dans un calme de chapelle. Lothar s’efforce de converser avec chacun, mais votre escouade n’est pas connue pour sa loquacité.

Seul Ernst, que vous n’avez pas encore mis au pli, bavasse comme une pie.

Le crépuscule se faufile déjà entre les écorces et les feuilles de saule lorsque vous vous engagez sur les passerelles.

Il n’y a de place que pour une personne de front, et de lattes qu’à des intervalles irréguliers.

Vous retirez votre gant, sifflez.

«Jainthier, en pointe !»

La silhouette massive de la soldate se déporte sur l’avant du groupe, complétée d’un bouclier qu’elle fait rouler avec son épaule en un geste bien huilé.

Vous lui emboîtez le pas – ses épaules sont tellement larges que vous ne voyez plus guère qu’une tresse brune.

Après une heure de plus à marcher sur les passerelles branlantes, entourés par le chuchotis des clapotis et les murmures des mares de saumure, l’obscurité vous a rattrapés.

Sylett et Constant, leurs arcs aussi tendus que leurs nerfs, commencent à marmonner sur la visibilité.

Pélisson fait mine de farfouiller dans sa musette ; vous l’arrêtez d’un appel de langue.

«Pas de torche : si les Alnorriens ont déjà pris le contrôle du secteur, ils vont nous hérissonner en moins de deux.

— Le mage pourrait pas se rendre utile un peu ?

— Bonne remarque.»

Vous tapotez l’épaule de Jainthier pour qu’elle fasse halte, et avec elle toute l’escouade. Le buste tordu en arrière, vous apostrophez Lothar :

«Pouvez faire que’que chose pour que Pélisson la ferme ?»

Rires épars – même Pépelle goûte la blague.

Perplexe, Lothar entrouvre

la bouche un instant, le temps de comprendre ce qui est attendu de lui.

«Je peux infuser une poussière d’aether dans des pierres. Vous n’aurez qu’à les accrocher à la ceinture pour voir où vous mettez les pieds. Ça ne devrait pas susciter trop d’attention… indésirable.»

Vous poursuivez la route, ces petites breloques enchantées pendouillant à vos ceinturons.

La lueur irréelle de ces lumignons vous berce à mesure que la torpeur s’instille dans les corps.

Une intuition vous ramène à la réalité soudainement ; vous stoppez la colonne.

«L’appel… !
— Jainthier.
— Pélisson.
— Sylett.
— Danns.
— Lothar.
— Constant.»

On n’entend plus que le lointain borborygme d’un crapaud.

Tout le monde se retourne.

«Ernst ?»

Toujours rien.

«ERNST !»

Vous bourrez des coudes pour remonter le groupe.

«SOLDAT ERNST !»

Lorsque vous arrivez à hauteur de Constant, il vous dévisage avec un air surpris.

«Il était derrière moi y a pas deux minutes, glapit-il.»

Vous fléchez l’archer d’un regard noir et le poussez sans ménagement pour avoir une meilleure vue.

«ERNST !»

Silence.

«Bordel de… !»

Vous fouillez frénétiquement les taillis en quête d’un indice.

Après quelques minutes d’angoisse, l’éclat d’une pierre enchantée par Lothar vous met sur la piste. Vous appelez de plus belle le légionnaire égaré et vous vous enfoncez dans les bois, vos hommes sur les talons.

Au bord d’un étang se dresse la forme vacillante d’un légionnaire, sa main tendue vers une source de lumière douce qui flotte à un mètre au-dessus de l’eau.

«Un feu follet… !»

Vous vous dépêtrez de la végétation comme vous pouvez :

«Ernst ! Revenez ! Touchez à rien !»

Le jeune homme paraît sous l’emprise du feu follet, qui, lui, l’entraîne de plus en plus près de l’étang.

Ernst ne vous entend pas malgré vos cris insistants.

Et soudain, il bascule, raide comme un piquet.

L’étang l’avale avec une sorte de gargouillis fangeux.

«Merde !»

Le feu follet change de couleur : de bleuté, il se teinte d’un orange sanguin.

On dirait presque qu’il rit.

Un regard en arrière vous confirme que le reste de l’escouade ne va pas tarder à vous rejoindre.

Que faire pour sauver Ernst ?

«Lothar, gueulez-vous, sortez-le de là !»

Le mage accourt vers vous, un crépitement arcanique au poing.

«Où est-il ? Je ne vois rien !»

Et il enchaîne ces mots par d’autres, prononcés dans une langue ésotérique et caverneuse.

Un trait éblouissant fuse au-dessus de l’eau…

… et révèle, sous la surface, une forme aux proportions cauchemardesques, toute en pédoncules et tentacules.

«Et c’est la tuile, soufflez-vous.»

Un grondement s’échappe par une série de bulles.

«Tirez vos lames, encochez… !»

Des fouets de chair visqueuse émergent.

Aussitôt, Danns, Pélisson et vous chargez droit dans l’eau, un poignard serré entre les doigts. Vous entendez vos deux caporaux pousser des cris de guerre, bientôt assourdis par le liquide qui vous rentre dans les oreilles alors que le tentacule que vous avez agrippé replonge.
La bête s’agite en tous sens pour se débarrasser de vous ; vous lacérez comme un forcené, le plus vite possible, sans même regarder où vous plantez votre poignard.

La souffrance du monstre se fait plus nette à vos tympans lorsque vous vous retrouvez à l’air libre

Vous entendez la voix confuse du mage :

«Quelle est cette horreur… ?!»

Il vous faut cracher un bon verre de vase avant de répondre :

«On s’en fout de ce que c’est ; contentez-vous de la buter !»

La bête de l’étang vous éjecte lourdement sur la berge. Vous roulez de douleur.

Lothar semble reprendre contenance ; son incantation couvre les hurlements de Danns et Pélisson, qui apparaissent et disparaissent de votre vision comme des avatars de pure fureur.

Jainthier s’est quant à elle agrippée à un tentacule enroulé autour d’Ernst.

Le jeune homme est visiblement inconscient ; Jainthier tire de tout son poids pour garder le tentacule hors de l’eau.

Sans doute Sylett et Constant hésitent-ils à décocher, de peur que leurs flèches n’atteignent un camarade.

Le second des deux dérape vers vous :

«On fait quoi ?

— Lo… Lothar… !

— Je vais… tracter cette chose hors de l’eau…!»

Les traits du magicien sont tordus sous l’effort. Sylett vous redresse et un point de votre cage thoracique vous vrille les nerfs.

«Décochez à mon signal, lui dites-vous.»

Dans un râle sourd, Lothar arrache le corps du monstre à son cercueil aquatique. Des myriades de petits yeux luisants clignent de colère.

Index et majeur collés, vous pliez le poignet et ricanez :

«Fumez-le.»

Bruit de cordes qui se libèrent brusquement, puis un gémissement.

Sylett et Constant ont le temps de tirer trois autres salves avant que le sortilège de Lothar ne se dissipe ; le mage tombe à genoux, pantelant.

La bête de l’étang bat en retraite aussi brusquement qu’elle n’est passée à l’attaque.

Soutenu par Jainthier, Ernst regagne la rive.

«Rien de cassé ? demande Danns, poisseuse mais ravie. C’était un beau morceau !

— Mes bottes ont pris l’eau…

— Ça va, geignez-vous. Une côte fêlée je pense, mais ça va. Et Ernst ? Jainthier… ?

— Il respire.»

Vous vous passez une main soulagée sur le front.

«Mais qu’est-ce que c’était que ce truc ? redemande Lothar.

— Faut vraiment que vous arrêtiez de poser vos questions à la con…»

Vous vous relevez tant bien que mal.

«C’est un ennemi ; voilà tout c’qu’y a à savoir.»

Le magicien se masse les tempes. Le sort a dû le vider.

Pendant que chacun reprend ses esprits, vous scrutez les alentours en restant soigneusement éloigné de la berge.

Quelque chose titille votre intuition, et vous aimeriez la satisfaire en découvrant ce qui, à votre avis, pourrait bien être en train de vous épier.

Mais toute votre escouade paraît secouée… vaut-il mieux se regrouper et récupérer, au risque que cette… «présence» ? «Influence» ? Ne vous agresse, ou révèle votre position à d’autres… ?

Un malaise court le long de votre échine. Vos instincts vous trompent rarement…

Vous dégainez votre épée dans un chuintement. Vous avez la certitude que quelque chose ne va pas – qu’une présence pèse sur votre groupe et pourrait lui nuire.

Vous vous déplacez à pas de renard dans les fourrés, ombre sur les ombres, tous vos sens en alerte.

Rapidement, les bruits de vos hommes ne vous distraient plus, et seuls demeurent les bruissements de feuilles, les braquements des brindilles, le vide bourdonnant qui pourrait trahir un trou dans la végétation.

Vous êtes convaincu de vous rapprocher de votre pressentiment…

Et au moment même où vous passez derrière un arbre, vous la percevez.

La présence. Juste à votre droite.

Aucun doute possible : il y a quelqu’un.

Vous pivotez en un éclair d’acier sur la gorge pâle d’un homme.

Le casque d’un Alnorrien vous fait face.

Votre poil se hérisse.

Mais rien ne se produit. L’Alnorrien ne bouge pas.

«Que…»

Vous prenez une seconde pour détailler ce cou que vous tenez à la merci de votre estoc.

Pas de pouls. Pas de respiration.

C’est le cadavre d’un soldat impérial que vous venez de découvrir.

Vous rangez votre arme.

Vous vous accroupissez auprès du macchabée et entreprenez de le fouiller pour comprendre ce qui lui est arrivé.

A-t-il été victime du monstre de l’étang ?

Impossible : il l’aurait dévoré.

Le friselis d’un buisson dans votre dos s’accompagne du sifflement de Danns.

«Propre, pour un vieux à la côte fêlée.

— C’est pas mon œuvre.

— Ah… !»

Elle se baisse auprès de vous et de l’Alnorrien mort, le souci gravé au front.

«Tu crois que c’est un de nos gars qui l’a eu ?

— Y a pas de sang, réfute Danns. Fais voir les cervicales.»

Le caporal manipule la poupée désarticulée en tous sens. Sa mâchoire finit par se bloquer – et c’est jamais un bon présage, chez elle.

«Je pige pas. J’aime pas ne pas piger.»

Vous abandonnez la cause du décès pour vous intéresser à l’uniforme du défunt.

«Brigade d’Osgotha.»

Danns reporte son attention sur vous :

«C’est du lourd, si Alnorr envoie la Brigade dans un trou boueux au lieu d’y jeter des grappes de conscrits.

— Des soldats professionnels. Bizarre qu’il se soit fait surprendre comme ça.»

Vous observez la visière muette.

Les yeux de l’Alnorrien sont fermés.

Quelle expression aurait-il eu s’il avait vu ce qui l’avait tué ?

Même les traits de son visage sont… presque paisibles.

«Lothar s’est remis ?

— Je crois.

— Fais-le v’nir.»

Danns vous laisse seul avec l’énigme.

Vous triturez l’insigne de la brigade, pensif.

Une bardiche pourpre, tête cerclée par le «O» d’Osgotha.

Le lieutenant et sa section sont-ils tombés dans leur embuscade ? En ont-ils réchappé ?

Combien d’hommes la brigade a-t-elle déployés dans la zone… ?

«Sorcellerie, déclare Lothar.

— Quel genre ?

— Le mauvais genre.»

Et sur ce, il pratique une vigoureuse entaille dans le cou de l’impérial.

Un liquide noir s’en écoule, fume et siffle au contact de l’air.

«Par Kérias… ! renâclez-vous, écœuré de l’odeur.»

Lothar affiche l’air préoccupé de ceux qui viennent de tomber sur un adversaire plus fort qu’eux.

«Qu’est-ce qu’on fait ? interrompt Danns. On rentre chercher du renfort ?

— Nos gars sont peut-être les prochaines cibles de ces… maléfices. On doit poursuivre.

— Sauf si les prochaines cibles, c’est nous.

— Caporal…»

Danns se tait. Lothar vous fixe.

«Quoi ? Vous vouliez vous rendre utile, non ? C’est votre chance. Vous pouvez pister l’origine de ce sortilège ?

— Difficile. Les marais sont saturés d’aether. La piste est ténue.»

Vous vous accordez un moment de réflexion.

Votre mission initiale consistait à reprendre contact avec la section portée disparue.

On vous avait bien averti que les Alnorriens pourraient interférer, mais aucun rapport ne mentionnait de sorcier renégat dans les parages…

Si vous reprenez la route, vous pourrez peut-être arriver à temps pour prévenir les légionnaires du danger.

Encore faut-il que la section n’ait pas déjà été massacrée.

L’autre option serait de traquer ce sorcier grâce à votre mage, et de lui tendre un piège.

Que faire ?

Vous préférez prendre l’initiative sur quiconque pratique cette détestable magie que de risquer une attaque surprise.

D’un sauvetage, cette mission devient donc une chasse.

«On finit de récupérer et on met les bouts. Lothar, vous poursuivez ce magicien comme un limier.

Je vous donne un quart d’heure pour nous obtenir un cap clair. Allez !»

Vous vous relevez, la commissure des lèvres tressaillant face à votre côte fêlée.

Un quart d’heure plus tard, comme convenu, l’escouade se sent prête à repartir, et le mage tient sa piste.

Il vous emmène dans une direction presque opposée à votre but initial, loin de toute construction humaine – et, probablement, de tout bon sens.

Vous avancez prudemment, torches éteintes, yeux ouverts et mains fermées sur la garde de vos épées.

La course du temps semble engluée

dans ces foutus marécages qui vous contraignent à vaincre la succion à chaque foulée. Comme si la terre cherchait à vous aspirer et à vous digérer.

Combien de temps à peiner dans la tourbe ?

Qui peut le dire ?

La lune est déjà haut dans le ciel et vos sens s’émoussent.

Vous commenciez à sombrer de nouveau dans la somnolence quand vous déboulez dans une clairière.

Elle est jonchée de cadavres en uniformes impériaux.

Vous levez immédiatement le poing et ordonnez à vos hommes de se mettre à couvert, à la lisière de la clairière.

«C’est quoi ce merdier, chuchote Pélisson.

— Je vois pas de légionnaires.

— Y a que des noirauds. Combien… ? Trente… ?»

Vous en dénombrez des démembrés, des éviscérés, des décapités, des tranchés en deux par le milieu, des brûlés…

Le sens même de cette scène vous élude.

La clairière ne paraît pas tant avoir été le théâtre d’une bataille que d’une boucherie unilatérale. Les armes des Alnorriens sont toutes vierges de sang – ils n’ont pas même réussi à atteindre quiconque les affrontait.

Le sorcier aurait-il réellement un tel pouvoir… ?

«C’est ça qu’on traque ? dit Danns. On va se faire tuer comme eux… !

— Silence, Danns. On ne sait pas ce qui a causé ce foutoir.»

Vous restez tapis dans les buissons une dizaine de minutes au moins, interdits et incertains.

Dans tous les cas, Lothar est formel :

il va falloir traverser cette clairière pour suivre la trace de l’entité qui vient de réduire une trentaine de soldats d’élite impériaux à l’état de charpie disséminée.

Vous vous retournez vers vos hommes ; sondez leur résolution.

«Courez sans vous arrêter.»

Vous prenez une inspiration avant de donner l’exemple en entrant le premier dans la clairière.

Malgré la trouille franche et assumée qui s’est emparée de votre escouade, ils se lèvent tous à votre suite.

Si l’ennemi est encore là, il lui faudra toucher une cible mouvante.

Vous filez à découvert, le souffle court et le palpitant paniqué, en vous efforçant de ne pas regarder la désolation de corps mutilés qui s’étend tout autour de vous.

Vous entendez derrière vous un son de glissade, suivi de Sylett qui peste.

«T’arrête pas, dit Jainthier.»

La ligne des arbres, de l’autre côté de la clairière, se rapproche de plus en plus. Un corbeau coasse et décolle devant vous.

Vous l’avez dérangé durant son festin.

Vous vous jetez presque sous les frondaisons, apaisé de savoir que le sorcier ne vous a pas pris au dépourvu.

Mais la brigade d’Osgotha, si.

«Sergent… !»

Devant vous, six Alnorriens en position de combat.

Ils paraissent tout aussi effrayés que vous par le spectacle de la clairière mais décidés à tenir leur position.

Tous vos hommes se mettent immédiatement en garde, et vous aussi.

«N’avancez pas ! crie un Alnorrien, une arbalète nerveusement pointée vers vous.

— Baisse ce truc ou je te troue la peau, réplique Sylett. Baisse-le !»

Des insultes fusent de part et d’autre ; le ton monte et ce qui était surprise se mue peu à peu en colère.

Un Alnorrien, son casque peint d’une bande blanche signifiant qu’il est capitaine, lâche son arme le premier et lève les bras.

«Soyons raisonnables.»

Son accent est atroce mais ses intentions semblent sincères. Il relève sa visière.

Votre garde fléchit.

Vous lui parlez dans le dialecte nevardari – la région a tellement changé de mains qu’un officier du coin devrait le comprendre.

Le capitaine a l’air soulagé de savoir que le dialogue est possible et se présente, ses mains toujours levées, doigts bien écartés :

«Capitaine Karrst, brigade d’Osgotha, quatrième compagnie. Ou ce qu’il en reste. J’ai un marché à vous proposer.

— Un marché ?»

Les dents de l’officier se dévoilent dans le clair de lune.

«Je crois que nous avons le même objectif, oui ? Vous recherchez la cause de ceci ?»

Il a un geste triste vers la clairière.

«C’est une menace pour votre région, et une vengeance à assouvir pour mes hommes. Nous devrions joindre nos forces pour nous en débarrasser.

— Qu’est-ce que vous faites ici ? Quelle est votre ordre de mission ?»

Karrst se permet un rire.

«Très bien. Je vous rends service, vous me rendez service, admet-il. Par où commencer ? Il y a, dans les environs, un genre de… nœud ? Un gisement d’aether indompté. Notre Empereur s’y était particulièrement intéressé ; nous avons été chargés de le sécuriser.»
Vous vous demandez un instant si c’était là l’objectif du lieutenant disparu et de ses hommes – un objectif si secret que nul ne vous en a parlé, mais qui expliquerait bien des choses.

«Vous comptiez sécuriser un gisement d’aether sans assistance magique ? À d’autres.»

Vous tendez davantage le bras pour le tenir en joue.

«C’est quoi, l’embrouille ? Où est votre mage ? Votre céraste ?»

Le capitaine a un nouveau rire, plus froid, cette fois.

«N’est-ce pas ce que nous souhaitons tous les deux découvrir ?»

Vous percutez alors.

Vous vous retournez fugacement vers le charnier. Un coup de menton dans sa direction, sans lâcher le capitaine.

«C’est votre céraste qui a fait ça ? Elle a pété une durite ?

— Je présume. Les vapeurs d’aether brut ont des propriétés, dirons-nous, capiteuses.»

Connectée à un gisement vierge de toute transformation, leur mageresse avait dû devenir ivre de puissance.

Vous jetez un coup d’œil à Lothar, qui ne paraît pas rassuré par cette information.

«Qu’est-ce qu’on gagne à vous aider ?

— Une chance de survivre à notre céraste.»

Vous scrutez les visages des Alnorriens.

La situation vous dépasse complètement ; si on apprend que vous avez pactisé avec les impériaux, même pour venir à bout d’une mageresse hors contrôle…

«Quelle assurance que ce n’est pas un piège ?

— La parole d’un soldat à un autre.»

Karrst s’approche de vous. Il abaisse son bras droit en une main tendue :

«Réglons cette affaire aujourd’hui même. Demain, nous nous battrons à nouveau comme des Hommes, au lieu d’être traqués comme des animaux.»

Vous devez prendre une décision cruciale :

Vous expirez bruyamment par le nez avant de remettre votre lame au fourreau.

Et de serrer la main du capitaine alnorrien.

«C’est vraisemblablement une très mauvaise idée, mais j’accepte. Nous vous aiderons à neutraliser la céraste. Vous avez ma parole de soldat.»

Karrst vous renvoie une poigne solide ; il semble particulièrement satisfait de votre choix.

«Bien – excellent ! Qui a dit que rien de beau ne pouvait éclore dans cet endroit délaissé par les dieux ? Suivez-moi ; je vais vous conduire à notre campement.»

Il intime un ordre bref

et tous les brigadiers baissent aussitôt leurs armes.

«Ben ça… ! grogne Pélisson. Si j’m’attendais.»

Les légionnaires médusés par la tournure des évènements ne commentent pas plus. Une atmosphère étrange enveloppe le groupe tandis qu’il marche entre les tourbières.

Alnorriens et Lantardiens se jettent des coups d’œil obliques sans oser insister, et si les lames restent dans leurs gaines de cuir – si les arcs et les arbalètes ne sont plus sur la corde raide –, chacun n’aurait pas plus de trois mouvements à faire pour assassiner son voisin.
Durant le trajet, Lothar vous attire à l’écart et vous confie dans une inquiétante précipitation :

«Nous devons en apprendre davantage sur l’ennemi si nous voulons avoir la plus infime chance de vaincre. Jamais je ne pourrais en venir à bout en aveugle.»

Vous l’observez.

Lui qui dégageait une tranquillité au bord de la prétention, on ne lit sur son visage qu’une mixture d’appréhension et de déception.

Vous vous foutez pas mal du second ingrédient – vous avez fait le choix du moindre mal.

Le premier, en revanche, vous concerne bien plus.

Vous donnez une tape douce sur son bras emmaillé d’acier.

«Karrst n’a aucun intérêt à faire des cachotteries sur le sujet. Ça va bien se passer.»

Vous forcez le pas pour mettre un terme à la discussion, et vous adonner à vos propres réflexions.

L’aube point sur la ligne d’horizon lorsque vous atteignez le bivouac de la brigade. Au nombre de tentes alignées, vous constatez que les effectifs de la compagnie ont fondu à une quarantaine d’hommes.

À peine une section, donc.

À peine l’équivalent des légionnaires perdus.

Face à la mine épuisée de votre escouade, Karrst commande à ses hommes d’aider les vôtres à dresser leur couchage pour qu’ils puissent récupérer un semblant de combattivité avant l’action.

Alors que Lothar déroule son duvet, vous le tirez par l’épaule.

«Ça vous concerne.»

Vous l’entraînez dans la tente où patientent Karrst, une malle sigillée de la Tour d’Obsidienne – l’emblème du trône impérial –, et un Alnorrien couvert de pied en cap d’une broigne qui paraît avoir été malmenée par quelque bête carnassière.

«Vin ? propose le capitaine.

— Sans façon.

— Ma foi…»

Il passe, sur le visage de l’officier, l’impression éphémère qu’il est en train de se servir son dernier verre. Il s’assied et vous demande tout de go :

«Pouvez-vous la pister ?

— Je le puis, confirme Lothar.

— Bon.»

Il trempe ses lèvres.

«Érane était l’un de nos meilleurs éléments, se lamente Karrst, et il y a dans sa voix un résidu d’émotion qui dépasse le seul respect militaire.»

Il reprend une gorgée de vin.

«Dites-nous-en plus sur ses capacités, le coupez-vous. Lothar doit savoir ce qui l’attend.

— Bien sûr, soupire Karrst. Érane est une ombromancienne d’exception, capable de manipuler l’énergie sous toutes ses formes. Je pourrais vous faire l’inventaire, mais je crains que l’injection d’aether brut lui ait fait transgresser les limites que je lui connaissais.»
Il plante son regard dans celui de Lothar. Ses pupilles brillent d’une intensité fatidique.

«Connaissez-vous la Main de Nixxari, maître… ?

— Lothar, complète le mage. Oui, c’est un maléfice auquel fort peu ont accès. Quant à le contrôler…»

Karrst a un rictus morbide.

«J’ai bien peur qu’il vous faille d’ores et déjà songer à un moyen de vous en prémunir.

— La Main de Nixxari… ?

— On l’appelle aussi “main d’annihilation”, sergent. C’est un sortilège qui…

— … empêche jusqu’à la collecte des cendres de quiconque en est victime.»

Le capitaine Karrst scelle sa phrase d’une nouvelle gorgée de vin. Vous ne savez plus si l’invitation initiale tenait de la courtoisie ou du remontant salutaire.

«Vous aurez besoin d’un supplément pour encaisser les assauts d’Érane, ajoute-t-il. Imbuée de magie comme elle est,

elle fera ployer vos défenses en un battement de cils, maître Lothar. J’ai donc pris la liberté de rassembler ceci.»

Il se lève, et confie deux flasques à l’Alnorrien silencieux dont il est flanqué. Celui-ci les tient dans ses paumes comme un piédestal vivant.

La première flasque vous est familière : elle est remplie de petites formations cristallines d’aether. Vous n’êtes en rien arcaniste, mais vous savez que les mages de bataille peuvent y puiser un surcroît d’énergie précieux pour leurs incantations.

L’autre flasque…

«De l’aether brut ? se fascine Lothar. Vous avez pu en enfermer dans cette fiole sans…

— Sans heurts ? ricane Karrst, un soupçon dépité. Plusieurs de mes brigadiers ont péri dans la récolte du contenu de cette flasque, maître Lothar.»

Vous en fixez le moire miroitant.

Si votre intuition sonne juste, cette flasque renferme ce que ce monde compte de plus proche de l’expression même du chaos originel, de l’énergie la plus sauvagement primordiale.

Lothar s’en rapproche, comme un gamin découvrant pour la première fois un chiot.

«Incroyable, dit-il d’une voix très scientifique. Effarant.

— Pensez-vous pouvoir le maîtriser ? l’interrogez-vous abruptement.»

Lothar se retourne vers vous avec un air étonné.

«Je vois que nous partageons un certain sens pratique, appuie le capitaine Karrst. Ultimement,

cette énergie est aussi puissante que dangereuse. Je peux affirmer sans me tromper que c’est son exposition qui a réduit Érane à sa… condition actuelle.»

Il vous observe alternativement, vous et Lothar, puis :

«Je m’en voudrais de remplacer mon problème par le vôtre.»

Vous scrutez Lothar. Il vous semble confiant dans son aptitude à résister aux effets néfastes d’une ingestion d’aether brut. Sans parler de folie meurtrière ou même d’empoisonnement, nul ne pourrait prédire avec certitude les conséquences d’un tel pari.
Lothar hoche lentement la tête.

Le choix vous revient toutefois.

Allez-vous prendre le risque de l’aether brut pour rivaliser d’énergie avec la céraste renégate ?

Ou allez-vous opter pour la sécurité des cristaux d’aether raffinés, quitte à mettre Lothar en danger ?

Quelle que soit votre réponse, Karrst vous renseigne quant à l’arsenal de sortilèges à la disposition de votre adversaire.

Apparemment, Érane serait à même d’animer la tourbe des marécages de diverses manières – il évoque une «abomination» jaillissant au milieu de ses hommes.

Lothar lui pose des questions plus pointues, auxquelles vous n’entendez guère. Il prépare son affrontement à venir avec minutie, et vous vous dites qu’il a toujours dû compenser des prédispositions moyennes au mieux par un travail acharné.

Une fois sa curiosité étanchée,

Karrst fait signe à l’Alnorrien dont il n’avait fait qu’un présentoir jusqu’ici. Celui-ci s’anime tel un golem et claque des talons :

«Mon dresseur, explique l’officier. Il va vous conduire jusqu’aux enclos.»

Vous et Lothar froncez les sourcils.

Le dresseur vous emmène à l’extérieur du campement impérial. Des grondements reptiliens vous figent sur place et vous portez instinctivement la main à votre épée.

«Je vous en prie, modère Karrst. Vous êtes nos invités.»

Votre réaction égaye un instant ses traits tirés.

Que gardent-ils dans leurs enclos ? Une paire de dragons firkanns ? Un boutefeu ?

Tout votre entraînement, toute votre expérience vous commandent la plus extrême prudence. Le dresseur glousse et vous incite à le suivre du plat de sa main.

Une cage apparaît derrière un taillis.

La créature se projette contre les barreaux à votre simple vue. Elle claque des mâchoires et laisse résonner une stridulation basse, menaçante.

«Un drake… ?»

Si les dieux avaient voulu se moquer des dragons, le drake en était la manifestation concrète.

Ces gros lézards n’avaient ni l’aile ni le feu à leur crédit, mais une brutalité implacable qui en faisait le fléau des infortunés sur lesquels les Alnorriens les déchaînaient.

«Très commode contre tous les périls tapis dans les marais, n’est-il pas ?»

Le capitaine Karrst fait quelques pas vers la cage ; le drake lui adresse un regard torve – et stupide.

Vous savez ces monstres instables ; l’armure bosselée du dresseur en est d’ailleurs un témoin.

«J’aimerais vous prêter ce magnifique spécimen, en vue de notre opération.»

L’officier impérial insère une main dans la cage, et vous avez l’intuition tranchante qu’il pourrait bien ne jamais la l’en retirer.

Mais le drake hume le gant de son maître et s’en désintéresse aussitôt.

«Que voulez-vous qu’on fasse de cette… chose… ?

— Vous aurez besoin d’une diversion pour approcher Érane. Nous vous aspergerons du parfum auquel ce brave garçon est habitué pour vous éviter tout désagrément.»

«Brave garçon» n’est pas exactement l’expression qui vous viendrait pour décrire cette horreur de crocs.

Le plan n’est pas idiot, mais vous ne pouvez faire abstraction des accidents liés à l’utilisation des drakes – même dans les rangs impériaux.

«Je vous prie d’accepter que mon dresseur vous accompagne, pour lâcher le drake sur la céraste au moment opportun.»

Ledit dresseur sort un lambeau de chair salée d’un tonneau et le balance négligemment dans la cage.

Ce qui suit est au-delà du violent.

«Vous êtes sûr qu’il ne va pas se retourner contre nous, votre machin ? Sans offense à votre dresseur qui paraît dans son élément.»

La bouche du capitaine se distord sur le côté :

«Je ne me ferais pas de souci à ce propos si j’étais vous. Avant notre première tentative pour arrêter Érane, nous en avions quatre.»

Il lance un regard compatissant au drake condamné.

Qu’allez-vous faire ?

Après un sommeil aussi court qu’agité, vous quittez le campement avec les survivants de la Brigade d’Osgotha. Lothar, le capitaine Karrst et vous-même assurez la tête de colonne.

L’humidité et l’inquiétude perlant sur son visage, le mage vous guide sur la piste de la céraste.

Au fur et à mesure que vous pénétrez dans les replis des marécages, une influence indescriptible s’insinue en vous ; votre perception du réel s’affaiblit à la périphérie de vos sens.

Les feuilles malades virent de teinte sous vos yeux ; des sons inconnus agressent vos tympans.

Le tissu même de cette dimension matérielle paraît plus fin, et mouvant, mais aussitôt appuyez-vous sur une sensation qu’elle s’évanouit, et ne laisse que ces fétides marais que vous avez toujours connus.

«Cette anormalité est tout à fait normale, intervient Karrst.

— Nous sommes entrés dans le champ d’aether indompté, je me trompe ?

— C’est exact. Votre jeteur de sorts nous mène droit à l’épicentre – droit au gisement.»

Il désigne le dos de Lothar de son épée nue, et lui fait décrire un petit cercle :

«Restez vigilant, sergent.

Ses pouvoirs sont accrus, mais son contrôle va en pâtir.

— Vous ne me ferez pas douter de mes propres hommes.»

L’officier ne persiste pas. Vous poursuivez votre route dans ce silence intermittent et surnaturel qui vous met les nerfs à vif.

Le jour devrait s’être imposé ;

une pénombre tenace plane toutefois sur la terre, et ne s’effiloche qu’à grand-peine face aux torches que vous avez allumées. Si vous braquez votre regard avec assez de volonté dans une direction, il vous paraît pouvoir creuser un trou dans la nappe obscure…
… mais à la seconde où votre concentration se brise, le trou se comble d’une vapeur tourbillonnante et sombre.

Karrst finit par arrêter la colonne, et vous intime de vous accroupir. Il pointe un index à travers un fourré.

«C’est là, dit-il. Vous voyez cette éminence ?»

Un tertre s’élève devant vous, obstrué et ceinturé par des obélisques de pierre érigés par dieux savent qui. Son sommet est également criblé de ces mégalithes. Un sentier piqueté de flambeaux éteints sillonne jusqu’à lui.

«Il y a une entrée à mi-parcours, vers le gisement.»

Vos hommes vous ont rejoints ; ils se placent de part et d’autre.

«Sylett, plisse les yeux et dis-moi si tu vois l’entrée dont il parle.»

L’archer paraît lutter contre l’illusion occulte qui vous affecte tous.

«Désolé, sergent. Va falloir se rapprocher.»

Le capitaine Karrst pivote vers vous.

«Nous allons faire mouvement dans le champ d’obélisques pour attirer l’attention. Entrez par la droite une fois notre attaque débutée.»

Il vous fixe avec gravité.

«Je donne l’assaut dans vingt minutes. Vous n’aurez pas deux chances.»

Vous hochez la tête et contournez le tertre avec une infinie précaution, jusqu’à vous positionner sur la droite de la compagnie commandée par Karrst.

Vous estimez qu’il vous reste à peu près cinq minutes avant que les impériaux ne commencent leur attaque.

«Ça me tend, crache Danns. Y a personne, aucune défense.

— J’suis pas pressé d’en voir, dit Pélisson. Quand ça va partir, ça va partir sévère.»

Le drake gronde dans votre dos.

La chaîne à son collier cliquète avec un bruit déformé, qui vous paraît assourdissant.

Enfin, la note d’un cor emplit la clairière du tertre.

Puis les voix des brigadiers qui poussent leurs cris de guerre ; vous croyez entendre celle de Karrst motiver ses hommes à avancer.

Les silhouettes des impériaux se faufilent entre les obélisques à toute allure.

«Aucune résistance, commente Danns.»

Et comme pour la contredire, une gigantesque sphère de feu fuse du tertre, illumine vos visages d’une funeste rougeoyance.

S’écrase parmi les Alnorriens.

Des corps broyés et fumants flottent, un instant éclairés par le sortilège.

Et disparaissent.

«On y va, allez, allez !»

Vous sortez le premier du couvert, bientôt suivi par votre groupe. Cavalant aussi vite que possible, vous entrez à votre tour dans le champ d’obélisques et prenez abri derrière l’un d’eux.

Nouveau sifflement. Nouvelle déflagration.

Les hurlements des impériaux sont promptement avalés par l’acier qui s’entrechoque. Coulant un regard dans la direction de la brigade, vous ne parvenez pas à déceler la nature de leurs adversaires.

«Leghio ! Leghio ! entendez-vous crier.»

Tirs d’arbalètes.

«Ils se battent contre des légionnaires ? balbutie Lothar. Mais comment…

— On s’en cogne, on avance !»

Vous visez le prochain chapelet d’obélisques, à une centaine de mètres de votre couvert actuel.

Pour le moment, vous n’avez pas été repérés.

Il va falloir être rapide.

«Avec moi… !»

Vous prenez une longue goulée d’air ; elle a un vague goût de braise.

Et vous courez sans vous retourner.

Vous êtes à mi-chemin des prochains mégalithes lorsque vous apercevez comme une constellation scintiller au-dessus de vous.

Vous haussez la tête.

«Missiles, avertit Lothar.»

Les étoiles se font javelots d’arcane alors qu’ils filent sur votre position.

Vous n’avez le temps que pour un ordre, et un seul, avant qu’ils ne pleuvent sur votre escouade.

Qu’allez-vous ordonner à vos hommes pour vous prémunir du barrage ?

Vous vous recroquevillez sous votre écu tandis que le magicien psalmodie une incantation hâtive.

Une cloche chatoyante se déploie au-dessus du groupe, une seconde au mieux avant l’attaque.

Le premier javelot se désintègre au contact. Une secousse se diffuse dans le bouclier.

Karrst vous l’avait prophétisé : la céraste est gorgée de puissance aethérée.

Le deuxième javelot fait plier le genou à votre mage. Au troisième, l’un de ses bras semble s’être vidé de toute vigueur et pend à son côté.

Au quatrième, la barrière disparaît tout à fait.

Vous forcez sur vos paupières pour ne pas avoir à regarder la dévastation qui s’abat autour de vous.

Votre ouïe vous renvoie des impressions contradictoires de calme total et d’incendie. Puis vous sentez une force écrasante frapper sur votre écu.

Vous êtes jeté par terre.

L’averse magique continue l’espace de deux ou trois projectiles, puis cesse subitement.

Vous ouvrez enfin les yeux ; les javelots s’étant dématérialisés à l’impact, vous pensez avoir rêvé le sortilège jusqu’à ce qu’un cri vous rappelle à la réalité :

«Constant…. !»

Vous le cherchez du regard.

Il est allongé, un trou grésillant en plein dans le plexus solaire.

Ses yeux sont écarquillés et sa mâchoire s’ouvre en une plainte vide.

«Maudite sorcière.

— Ça lui a perforé la cuirasse comme à travers du papier ! s’épouvante Sylett.»

Vous êtes estomaqué d’avoir perdu un homme sans avoir pu faire quoi que ce soit. Le devoir vous ramène cependant à la préoccupation de ceux qui sont encore sous votre garde.

«On doit le laisser là ; faut se mettre à couvert derrière les obélisques, allez !»

Vous l’abandonnez.

Vous n’avez pas esquissé deux enjambées que l’écho d’une voix désincarnée vous vrille le crâne :

«La soumission, ou la mort.»

Une voix de femme.

La céraste. Érane.

Vous serrez les dents sous la douleur de cette intrusion et répondez par la pensée :

«Va te faire foutre.»

La pression sur votre esprit s’accentue comme si la mageresse cherchait à le fissurer. Vous grognez et répétez plus fort, dans le noyau de votre volonté :

«Va bien te faire foutre.»

Son rire est une brise spectrale dans un mausolée.

«Alors, ça sera la soumission dans la mort.»

Et elle se retire de votre esprit.

Le chaos de la bataille s’en trouve décuplé après l’accalmie.

Des silhouettes contorsionnées s’alignent à hauteur des mégalithes.

Vous discernez la crète sur le casque – la même que vous portez actuellement sur le vôtre.

Les légionnaires.

«Ce sont nos camarades… ! annonce Danns.

— Plus maintenant.»

Vous relevez Lothar et interrogez sa forme d’un regard.

Peu probant.

Mais vous n’avez pas le choix.

«On charge à mon signal ! Avec moi !»

Le drake tire sur la laisse de son maître relatif.

Le sol tremble et gémit sous vos pieds, puis se tait. Des Alnorriens crient quelque chose sur votre gauche mais vous êtes trop occupé par votre objectif actuel :

Vous devez absolument vous mettre à couvert derrière les obélisques, ou la prochaine rafale vous tuera tous.

«Légionnaires, chargez !»

Vous brandissez votre arme et vous élancez sur l’ennemi.

Leurs réflexes sont lents tout d’abord ; votre unité pulvérise leurs rangs avec une facilité déconcertante.

Mais la céraste semble répondre en resserrant son lien sur les cadavres.

Vous mouchez deux morts-vivants de plus ; le troisième porte, sur sa cuirasse, un galon blanc presque entièrement maculé par la boue.

Vous lui faites l’ironie d’un salut :

«Mon lieut’nant. On vous a cherché partout.»

Le légionnaire ranimé lève son épée sur vous et se fend.

Vous ferraillez dans la confusion de la pénombre permanente qui paraît s’enrouler à vos pieds, et il vous est difficile de distinguer vos ennemis de vos alliés : de dos, un légionnaire mort vaut bien un légionnaire vivant.

Le drake bondit dans les limites de sa laisse.

Vous voyez Jainthier soulever un ranimé et le disloquer sur un monolithe à votre droite, ainsi que Pélisson qui a pris son épée par la lame, et enfonce sa garde dans les crânes pourrissants qui passent à portée.

Après quelques passes avec le lieutenant, vous lui ôtez proprement

la tête des épaules. Une pensée volète dans votre esprit :

«Décapiter un officier, je sais même pas si j’aurais droit à la cour martiale pour m’expliquer.»

Vous vérifiez la situation autour de vous : si vos hommes ont le dessus individuellement, la loi du nombre

menace d’emporter Jainthier. Adossée à un monolithe, la gaillarde fléchit pourtant sous une pile de ranimés. Vos autres légionnaires se sont regroupés et s’assistent mutuellement, et le dresseur fait un carnage parmi les corps fragilisés de ses adversaires.
Lothar incante un sortilège qui fait cracher le feu de ses paumes ; il enflamme le visage d’un légionnaire qui s’effondre, mais un autre ranimé se rapproche dans son dos avec une lance.

Vous sentez que vous aurez bientôt le dessus sur ces morts-vivants.

Que faire ?

«Lothar, hélez-vous. À terre !»

Le mage n’hésite pas et se plaque sur le ventre ; vous parez le coup de lance de votre écu et plantez prestement votre estoc dans la putréfaction du ranimé.

Celui-ci s’effondre d’un bloc, en un glouglou d’humeurs nécromantiques.

Vous attrapez Lothar par le col et le tractez pour le remettre sur ses jambes :

«Je vous avais pourtant pas donné une consigne difficile à tenir, nom de nom !

— Tâchez de pas vous faire zigouiller, oui, je… Je fais de mon mieux.»

Vous le poussez vers le groupe.

Contre le monolithe halète Jainthier.

Et aux pieds de Jainthier gisent cinq corps mutilés.

La soldate est couverte de sang ; vous vous précipitez auprès d’elle et sifflez.

«Danns ! Trousse de soins, maintenant !»

Le caporal manque de glisser sur la boue en accourant.

Vous n’aviez jamais vu Jainthier si près des larmes ; son visage carré est secoué de sanglots.

«Je suis désolée, sergent. Je suis désolée.

— Désolée de rien ; fermez-la.

— Je me suis séparée du groupe, je suis désolé, secoue-t-elle la tête.

— Bouclez-la, par tous les dieux !»

Vous vous tournez vers Danns :

«Rafistole-moi ça, c’est un ordre.»

Elle entreprend de retirer la cuirasse de Jainthier ; une main fébrile s’enroule autour de son poignet.

«Je vais vous ralentir, hoquète Jainthier. Laissez-moi ici. Vous viendrez me chercher après.»

Danns se dégage de la prise et défait les sangles de la blessée.

«Pas question. Danns, mets-la en sûreté et rejoins-nous en haut ; j’allumerai un flambeau pour que tu repères l’entrée du tertre.»

Un bandage entre les dents, le caporal acquiesce sans mot dire.

Lorsque Danns tranche dans la chair palpitante pour extirper un bout de métal rouillé, vous ne savez pas si Jainthier pleure de souffrance ou de rage envers elle-même.

«On grimpe.»

Votre escouade entame l’ascension du tertre, et vous avez bientôt vue sur la Brigade.

Vous avez du mal à en croire vos yeux, mais une sorte de géant de tourbe s’est extrait du sol tantôt, et les soldats alnorriens s’efforcent de le mettre à bas.

Ses grands bras se balancent de droite à gauche, arrachant les brigadiers à la gravité sur plusieurs mètres.

Vous repérez que le capitaine est en première ligne avec ses hommes ; il est aux prises avec les ranimés et virevolte d’un duel à un autre.

Après avoir occis son lot de morts-vivants, son attention se reporte sur l’élémentaire de tourbe ; il beugle un ordre à ses troupes.

Plusieurs brigadiers émergent des obélisques et se ruent sur l’élémentaire toutes armes brandies.

Leur tactique paraît payer : le colosse s’affaisse assez pour qu’un fantassin, son fléau tourbillonnant au-dessus de sa tête, ne fasse exploser celle de l’élémentaire.

Quant à vous, vous voilà à l’entrée du tertre. Vous intimez à Lothar de raviver le flambeau qui permettra à Danns de vous repérer.

Un cri de victoire du champ d’obélisques est englouti par un autre, où la fureur est décuplée par une infinité d’échos superposés.

La céraste.

Vous vous plaquez tous contre la paroi.

«Elle est juste à côté, murmurez-vous à Lothar.»

Une série de syllabes creuses innonde la grotte où vous vous trouvez : la mageresse est en train d’invoquer son prochain maléfice.

«C’est le moment de lui tomber dessus.»

Mais Lothar vous retient d’un bras tendu :

«Vous allez vous faire zigouiller, dit-il.»

Vous le fixez avec un vague courroux dans le regard.

«Cette invocation, explique-t-il, c’est la Main de Nixxari.»

Et une fraction de seconde plus tard, vous voyez, par l’entrée du tertre,

un éblouissement pourpré se déverser là où se trouvait le soldat au fléau. Comme un soc de charrue tracerait son sillon dans la terre meuble, un rayon d’énergie inarrêtable découpe la réalité jusqu’à sectionner en deux un obélisque derrière lequel s’étaient cachés des brigadiers
Le roc millénaire s’écrase ; deux Alnorriens sautent de justesse pour l’éviter. Le rayon annihilateur vaporise encore une poignée de fantassins avant de s’éteindre.

Toute l’escouade marque un temps d’arrêt avant de converger vers Lothar. De nouveaux cris alnorriens retentissent.

«Si on s’était montrés, on serait morts, ou submergés par les ombres que la Main de Nixxari tisse sur son passage.»

Vous êtes décontenancé par la puissance de ce maléfice.

Vous nourrissiez le vain espoir que Karrst et sa troupe pourraient se frayer un chemin jusqu’ici

Il va bien falloir tenter une action pour venir à bout de cette céraste… !

Et le plus vite sera le mieux : elle aura tôt fait de sentir votre présence ; ce n’est qu’une question de temps.

La rage ne l’aveuglera pas éternellement.

Vous avez au moins cette certitude :

Si vous pouvez détourner la cible de la Main de Nixxari, ne serait-ce qu’un bref instant, vous aurez une opportunité pour caser quelques centimètres d’acier dans le corps de la mageresse.

Pour les ombres, vous aurez le temps d’aviser.

Quelle sera votre première action ?

Allez-vous envoyer le drake, comme Karrst l’avait préconisé ?

Risqué…

Ou préférez-vous demander à Lothar de boire la fiole d’aether brut, pour qu’il ait une chance de contrer la riposte de la céraste ?

Serait-il seulement capable de résister à la Main de Nixxari ?

Un bruit du liège quittant son goulot.

Lothar porte une flasque tremblante à sa bouche.

Vous arrêtez son geste ; vos regards se croisent.

«J’ai déjà failli à vous protéger une fois. Il n’y a pas d’autre solution.

— Ce n’est pas une solution.»

Vous penchez votre tête

vers l’origine de la Main de Nixxari, d’où une plainte glacée et cruelle émane désormais.

La céraste démente doit être en train de se repaître du massacre que ses ombres moissonnent dans le champ d’obélisques.

Vous éprouvez un peu de pitié pour les Alnorriens.

Les pupilles de Lothar nagent de droite et de gauche ; il s’ancre finalement aux vôtres et referme le flacon.

«Vous avez raison.»

Vous vous tournez vers le dresseur et lui intimez de la main qu’il s’apprête à détacher sa bête.

Vous échangez un coup d’œil avec vos hommes.

«Notre seul objectif, bruissez-vous, c’est de passer une lame au travers de cette démone. Tout le reste est secondaire.»

Vous laissez la phrase s’enfoncer dans leurs consciences avant de marteler :

«Tout le reste… est secondaire.»

Vous sondez leur réaction.

Abattus par la démonstration de puissance de votre ennemie il y a encore quelques instants, vos hommes se sont redressés. Leurs yeux brûlent d’une flammèche que vous avez su entretenir tout au long de vos années de service.

Vous les savez prêts à se sacrifier si nécessaire.

Chacun de vos légionnaires le confirme à sa manière : Sylett hoche gravement la tête ; Pélisson crache la racine de savernome qu’il ruminait depuis votre départ.

Quant à Ernst, le dernier arrivé dans l’unité, il lève une épée vengeresse et carre une mâchoire de fierté meurtrie.

Vous vous autorisez un dernier moment de répit. Il vous semble furtivement que vous vous dressez face à un titan qui va vous écraser d’un revers de sa Main.

La futilité de votre tentative vous empoisonne le sang ; elle noircit votre courage d’un désespoir opaque.

Mais vous devez donner l’ordre, car c’est là votre devoir.

Car votre vie ne pèse pas lourd face au devoir.

Vous signalez au dresseur de détacher son drake.

L’Alnorrien déchaîne la bête d’un «clic» ; il lui enjoint en alnorrien un unique mot :

«Tue !»

Vous voyez le drake s’élancer comme au ralenti : ses muscles noueux qui se tendent et se détendent ; ses yeux injectés de sang et pratiquement figés sur un point invisible de tous ; ses dents gluantes de bave qui se dévoilent en une rangée de couteaux crantés.
Il bondit, et bondit vers le coude de la grotte qui mène à la céraste. Il bondit encore ; sa grande gueule écailleuse pivote vers sa proie alors qu’il est toujours en suspension.

Il l’a vue.

Pour avoir été visé par un drake durant la dernière campagne impériale, vous

savez ce que signifie ce regard. Il vous transit d’une sueur froide qui vous bloque presque l’échine.

Le drake gronde – un grondement de délice, un grondement d’impatience.

Il touche terre, se ramasse sur lui-même et modifie sa trajectoire.

Son prochain saut sera le bon.

Le carnassier se détend de nouveau. Tout son corps, taillé dans le seul but de poursuivre et déchirer, fulgure à présent sur la céraste.

«VATKA.»

Un éclat de lumière pourpré cueille le drake en plein poitrail. Vous le voyez vriller sur lui-même, une poussière de seconde.

Et puis le rayon arrache les écailles, la chair, les muscles, les tendons. Les os.

Même son gémissement de surprise est effacé de ce monde.

Une obscurité remuante s’exhume des frontières tracées par la Main de Nixxari.

Vous vous entendez dire :

«En avant !»

Vous chargez lame au clair, mais Lothar est le plus rapide : arrivé au coude de la grotte, il matérialise un trait incandescent dans sa main.

Vous atteignez à votre tour le coude.

Et posez les yeux sur le but de votre périple.

Érane, la céraste démente.

Il ne fait aucun doute que cette mageresse fut jadis une femme.

Les veines pulsant d’aether brut, les ouvertures sur un néant violacé qui lui font office d’iris, les arcs électriques courant sur les membres et craquelant sur la chair à vif.

Elle n’est plus qu’un réceptacle.

La céraste reporte son irritation sur vous. Lothar libère son tir arcanique ; un geste d’Érane suffit pour lui faire écran. L’aether crépite.

Dans votre dos, la flèche de Sylett siffle sur la mageresse ; pas plus d’un regard, et la brindille est brisée en plein vol.

Vous foncez toujours sur Érane ; elle ouvre une paume comme un cyclone et vous décharge un trait d’aether brut dans la poitrine. Vous sentez une première douleur sur le devant ; une surface dure vous en inflige une seconde dans le dos.

L’air s’enfuit de vos poumons.

Votre vision se brouille. Vous apercevez confusément la céraste se débarrasser d’Ernst de la même manière qu’elle ne vous a envoyé contre la paroi.

Pélisson s’avance ; le maléfice de la céraste est dissipé par un contre de Lothar. Pélisson lève son arme sur la mageresse.

«Ah ! A-ah !»

Il glapit d’effroi : des ombres de nuit liquide le ceinturent ; lui agrippent les jambes et retiennent son bras.

Elles l’entraînent vers le sol ; son arme tombe dans un tintement métallique. Le caporal lutte avant de disparaître sous l’obscurité mouvante.

Un duel illusoire s’engage entre Érane et Lothar alors que vous essayez de vous relever : la céraste tient votre groupe entier en échec sans effort apparent. Ses sortilèges brisent les flèches de Sylett, renversent vos combattants, et vont peu à peu rompre les défenses du mage.
Lorsque vous parvenez à vous redresser, le dresseur alnorrien s’effondre, un cratère à la place de l’œil droit.

Vous claudiquez sur le flanc de la céraste, prêt pour un dernier élan.

Vous l’attaquez sans un bruit, sans un cri.

Et sans même vous regarder, elle ouvre la main.

«VATKA.»

L’existence se désagrège autour de cette Main ouverte ; vous ne voyez plus qu’elle. Le reste de la création s’est incliné face à elle. Devant vous, il n’y a que la Main de Nixxari, qui bourdonne sans un bourdonnement, luit sans lumière.

Vous en êtes si proche.

Bêtise ou héroïsme – les bardes seront seuls juges.

Vous brandissez votre épée au-dessus de votre tête et frappez d’un grand coup vertical, comme on fendrait une bûche.

Alors que le maléfice s’apprête à vous engloutir, il vous semble que l’univers s’est rétréci à votre lame.

L’acier plonge dans la déferlante arcanique.

Pendant un instant englué dans les éons, vous pensez que le fil de votre arme sépare le flux destructeur en deux. Des étincelles crépitent à la surface de l’acier ; un delta de pure énergie ondoie de droite et de gauche.

Alors votre lame s’ébrèche et se crevasse.

Se scinde aux trois quarts en une myriade d’échardes, fresque métallique et virevoltante qui cesse aussitôt d’exister.

La Main de Nixxari vous effleure en plein torse.

Votre cuirasse est balayée comme du sable par le vent.

Couche après couche, la matière est pelée par le sortilège tandis que l’estoc de votre arme, libérée de toute entrave, tournoie hors du faisceau.

Vous vous sentez léger.

L’effacement commence à gommer le tissu de votre uniforme sous le plastron.

Vous avez envie de crier,

non de douleur, car votre corps s’est tu, mais d’une peur plus ancienne même que celle de la mort.

Vous ne comprenez ni ce qui vous arrive, ni ce qui vous attend tandis que la Main de Nixxari épluche votre peau, vos muscles, vos tendons.

Comme elle avait anéanti le drake.

Que va-t-il advenir de vous ?

Aurez-vous seulement droit à l’après-vie dont les prêtres de Kérias vous parlent depuis votre plus jeune âge ?

Votre âme continuera-t-elle d’exister, ou sera-t-elle annihilée elle aussi ?

Allez-vous simplement… cesser d’être ?

Un râle bileux retentit dans le silence surnaturel qui vous a emmailloté.

Le flot d’énergie est brutalement coupé.

Vous recouvrez vos sens ; votre souffrance éclate comme une tomate sous une masse.

D’instinct, vous rabattez vos bras contre votre cage thoracique.

Vous tombez à genoux ; la douleur est trop aigüe pour qu’un son puisse même se former dans votre esprit.

Vos poumons sont des cuves percées. Vidées.

Vous dardez des yeux exorbités sur la céraste.

Votre estoc tranché s’est fiché dans son cou.

La bouche de la mageresse bée.

Elle crachote une substance noirâtre ; porte une main à sa jugulaire trouée.

Un relent de terreur très humaine froisse son visage.

Vous percevez les cris étouffés de vos camarades ; la céraste lève son autre main pour défléchir un trait d’arcane.

Lothar…

Érane titube.

Une silhouette humaine, glaive au poing, se rue sur la femme qui esquisse un pas en arrière, et referme ses phalanges sur un objet invisible.

Sans comprendre ce qu’elle vient d’incanter, Sylett pirouette à quelques centimètres du sol et s’affale dans un bruit mat.

Surgit Ernst, le gamin que vous avez sauvé du monstre de l’étang. La recrue qui ne savait même pas faire la différence entre une lanterne et un feu follet.

Il charge la céraste, estoc et épaule devant. Son épée lui traverse le ventre ; le légionnaire poursuit sa course furieuse.

Il aplatit Érane contre une paroi de la grotte, tire sa lame noircie du ventre qui ne saigne pas. Lève à nouveau son arme pour le coup de grâce.

Est projeté hors de votre vision par une onde de choc.

La céraste baisse sa main ; des filaments d’énergie secouent son corps brisé.

Érane ricane. Ses lèvres se plissent pour dire quelque chose quand une giclée de javelots d’arcane se plante dans son torse.

Elle a un hoquet final.

Lothar lui projette deux javelots de plus.

Le cadavre de la céraste s’affaisse sur le côté dans un déchirement d’étoffe.

Vous sentez que vos dernières forces vous quittent ; la tentation de vous laisser basculer en arrière se fait irrésistible.

Vous fixez le plafond de la caverne. Vos pensées sont une pelote inextricable ; toutes vos émotions s’entredévorent en un tintamarre contradictoire.

Le mage fait irruption dans votre champ de vision.

Il tient quelque chose dans sa main – la vôtre.

«C’est fini. Ça va aller, dit-il.

— Vous êtes… un marrant.»

Quel baratin.

Lothar approche son visage.

«Restez avec moi, sergent. Regardez-moi !

— Sommeil…»

Votre peau vous informe qu’il vient de vous administrer une gifle.

Vous aimeriez partir, mais une toute dernière chose vous retient. Vous serrez subitement la main du mage et vous forcez à ouvrir grand les yeux. Votre nuque semble mettre une éternité à décoller du sol :

«Faites tenir sa parole à Karrst. Sa parole de soldat. Faites-lui tenir.

— J’y veillerai.»

Vous relâchez vos muscles et votre casque heurte la pierre comme de la ferraille bonne à jeter.

«J’ai sommeil, répétez-vous.»

Lothar prend une longue inspiration.

«Vous avez mérité de dormir,

sergent.»

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